{"id":248,"date":"2011-05-12T10:05:24","date_gmt":"2011-05-12T09:05:24","guid":{"rendered":"http:\/\/amandeautourdumonde.htkc.org\/?p=248"},"modified":"2011-05-12T10:05:24","modified_gmt":"2011-05-12T09:05:24","slug":"livresse-insulaire-des-retrouvailles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/amandeautourdumonde.htkc.org\/?p=248","title":{"rendered":"L&#8217;ivresse insulaire des retrouvailles"},"content":{"rendered":"<p>Ecrit pour le <a href=\"http:\/\/voyages.liberation.fr\/actualite\/concours-de-reportages-2011-c-est-fini\">concours de reportages Lib\u00e9-Apaj<\/a>.<\/p>\n<p><em>Au loin les premiers reliefs sombres s&#8217;\u00e9l\u00e8vent entre ciel et oc\u00e9an. Nous longeons la c\u00f4te. Entre deux mornes, un village en creux. Je crois reconna\u00eetre chacune de ces collines, la longue route qui les contourne et que j&#8217;ai parcourue. Les passagers s&#8217;agitent, se massent devant la porte. Arriv\u00e9e \u00e0 Roseau imminente. Formalit\u00e9s et contr\u00f4les sans fin. Le s\u00e9rieux d\u00e9mesur\u00e9 des fonctionnaires face aux moyens rudimentaires dont ils disposent ferait rire n&#8217;importe quel occidental. Une \u00e9ternit\u00e9 s&#8217;\u00e9coule alors qu&#8217;il me tarde de sortir enfin, de respirer l&#8217;air; et savoir tout ce qui m&#8217;attend au dehors me fait tr\u00e9pigner d&#8217;impatience. L\u00e0 derri\u00e8re il y a la ville, son soleil, sa pluie, l&#8217;\u00eele enti\u00e8re et un amour de vacances qui semble ne pas vouloir prendre fin.<\/em><\/p>\n<p>Je d\u00e9barque en Dominique presque par accident. Sans contact, nulle part o\u00f9 aller. Et pourtant, je sens d\u00e9j\u00e0 que chez moi, c&#8217;est ici, partout. Ma feuille de route, c&#8217;est la libert\u00e9. J<span style=\"font-size: small;\">e n&#8217;ai que mon v\u00e9lo et son chargement. Tout le reste est devant mes yeux. A peine arriv\u00e9e, je fuis le centre ville envahi par des am\u00e9ricains fra\u00eechement d\u00e9barqu\u00e9s d&#8217;un bateau de croisi\u00e8re. Un jardin. J&#8217;attends. J&#8217;observe le spectacle des touristes p\u00e2les ou rouge \u00e9crevisse que les locaux entassent dans des minibus pour un tour de l&#8217;\u00eele probablement. Ils repartiront ce soir. Voyage \u00e9clair. Loin de cette mascarade, je d\u00e9guste l&#8217;instant, cette fin de matin\u00e9e ensoleill\u00e9e \u00e0 l&#8217;ombre d&#8217;un flamboyant. Des enfants s&#8217;approchent, ils me posent mille questions sur ce que je fais ici, mon v\u00e9lo, mes livres, ils ont les yeux qui p\u00e9tillent de malice et de curiosit\u00e9. Un rasta qui passe me demande d&#8217;o\u00f9 je viens, discute un peu et repart comme il est venu, simplement. Je go\u00fbte peu \u00e0 peu la gentillesse des dominicains, leur hospitalit\u00e9, leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, leur joie de vivre. Le hasard me m\u00e8ne toujours quelque-part o\u00f9 il fait bon vivre. Et je prends la route du nord, sans trop savoir o\u00f9 je vais. Mes premiers coups de p\u00e9dale me m\u00e8nent chez Joanne, rencontr\u00e9e sur la route. Quelle est donc cette \u00eele o\u00f9 ma peau blanche ne me vaut de regards ni m\u00e9prisants ni int\u00e9ress\u00e9s? Ses habitants m&#8217;emm\u00e8nent dans leurs baraques en t\u00f4le, me prom\u00e8nent dans leurs jardins \u00e0 travers les montagnes, me font voir leurs plages, leurs rivi\u00e8res,&#8230; Je n&#8217;en finis pas de m&#8217;attacher \u00e0 eux.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: small;\"> Apr\u00e8s une semaine sur la c\u00f4te cara\u00efbe, je reprends la route en direction du nord toujours, avec en t\u00eate le projet de faire le tour de l&#8217;\u00eele. J&#8217;atteins la c\u00f4te nord dans l&#8217;apr\u00e8s-midi, traversant les villages, les plantations, la for\u00eat luxuriante, et je me mets, la nuit tombante, \u00e0 la recherche d&#8217;un toit. Deux rastas me h\u00e8lent, je m&#8217;arr\u00eate. Intrigu\u00e9s par mon chargement, nous commen\u00e7ons \u00e0 discuter, et l&#8217;un d&#8217;eux me propose de passer la nuit chez lui. Soit. Ici, le mode de transport officiel est le stop et les voil\u00e0 tout affair\u00e9s \u00e0 r\u00e9quisitionner un pick-up et monter mon v\u00e9lo \u00e0 bord avant m\u00eame que j&#8217;ai eu le temps de protester. Je grimpe \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re et tant bien que mal, m&#8217;accroche comme je peux dans les virages. Frederick, qui m&#8217;h\u00e9berge, habite \u00e0 Woodford Hill. Il loue une \u00ab\u00a0chambre\u00a0\u00bb dans une structure de b\u00e9ton jamais achev\u00e9e. Un vieux matelas en mousse sur le sol, un r\u00e9chaud \u00e0 gaz pour cuisiner, l&#8217;\u00e9lectricit\u00e9 quand un des occupants de l&#8217;\u00a0\u00ab\u00a0immeuble\u00a0\u00bb se d\u00e9cide \u00e0 payer la facture et s&#8217;il n&#8217;y a pas de coupure (fr\u00e9quentes sur l&#8217;\u00eele). Pour la douche ce sera un seau \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re de la maison (pas d&#8217;eau courante \u00e9videmment) et les toilettes, un trou dans le sol. Le d\u00e9cor parfait! M\u00eame si je suis nostalgique de nos douches nocturnes au lavoir avec Joanne, quand, \u00e0 la lumi\u00e8re de la lune, toutes les femmes viennent se baigner, en chantant et riant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: small;\"> Frederick, ou Fedrick comme on l&#8217;appelle ici, est ma\u00e7on. Il travaille sur un h\u00f4tel en construction \u00e0 Anse-de-mai, deux villages plus loin. Il est \u00e9lanc\u00e9 et son corps est marqu\u00e9 de tatouages. Comme beaucoup ici, il a travers\u00e9 la mer jusqu&#8217;en Guadeloupe de nombreuses fois, sur un bateau clandestin, charg\u00e9 de drogue. \u00ab\u00a0Tu vois Marie-Galante l\u00e0-bas, il faut aller droit dessus, le courant te fera d\u00e9vier tout seul et le bateau passera juste \u00e0 l&#8217;ouest de l&#8217;\u00eele. Ensuite tu verras la Guadeloupe et les reliefs de la Basse-Terre\u00a0\u00bb. Une nuit il me confiera que son fr\u00e8re en est mort de la drogue. De la coca\u00efne. \u00c7a leur a fait comme un \u00e9lectrochoc dans la famille. Frederick a fait de la prison, mais pas pour \u00e7a. Une bagarre sur laquelle il ne s&#8217;\u00e9tend pas. Le fait est qu&#8217;il y a pass\u00e9 un an sans donner de nouvelles aux siens, sans en recevoir. On le croyait disparu, mort. Et quand il est sorti, il a appris que sa m\u00e8re \u00e9tait morte quatre mois plus t\u00f4t, en Guadeloupe. Frederick a retrouv\u00e9 ses enfants, quitt\u00e9 leur m\u00e8re. Il a commenc\u00e9 \u00e0 construire une maison qu&#8217;il n&#8217;a jamais finie sur le terrain que lui a laiss\u00e9 sa m\u00e8re, avec des parpaings achet\u00e9s au compte-gouttes, un peu de b\u00e9ton. Il a construit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 une baraque en bois et en t\u00f4les en attendant, vivant \u00e0 droite \u00e0 gauche. Le chantier l&#8217;occupe toute la semaine, souvent le samedi et le dimanche matin o\u00f9 il peut bosser une demi-journ\u00e9e en \u00e9tant pay\u00e9 une compl\u00e8te. Un vendredi sur deux, c&#8217;est le jour de la paye et tous les ouvriers se ruent \u00e0 la banque \u00e0 Portsmouth. En sortant, Frederick passe chez le barbier, son plaisir \u00e0 lui. Et le temps passe, heureux. Plus d&#8217;un mois que je suis ici. J&#8217;ai chang\u00e9 mon billet de bateau jusque la Martinique quatre fois. Et le vent. Le voil\u00e0 qui am\u00e8ne dans son sillage, depuis l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de l&#8217;oc\u00e9an, les courants chauds, humides. C&#8217;est le temps des cyclones. Premi\u00e8res temp\u00eates, quelques d\u00e9g\u00e2ts, des arbres en travers de la route, quelques nuits \u00e0 se calfeutrer, des journ\u00e9es \u00e0 regarder le d\u00e9luge depuis la fen\u00eatre. Je n&#8217;ai pas peur. Je suis bien avec eux, avec lui, dans notre petite niche de b\u00e9ton et d&#8217;amour.<\/span><\/p>\n<p><em>Enfin je sors et le soleil touche ma peau, m&#8217;aveugle. Il est l\u00e0, dans un sourire immense. Le go\u00fbt des retrouvailles qui ne s&#8217;efface pas. Les couleurs des rues, l&#8217;odeur de l&#8217;air, rien n&#8217;a chang\u00e9. Il me semble qu&#8217;il r\u00e8gne ici une joie permanente. La pluie qui surprend, chaude. Abritons-nous, il me dit. Silence. Immobile. Je veux go\u00fbter \u00e0 nouveau l&#8217;eau b\u00e9nie du ciel, savourer chaque goutte qui s&#8217;\u00e9coule en silence, et graver \u00e0 jamais dans ma m\u00e9moire l&#8217;ivresse insulaire des retrouvailles.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ecrit pour le concours de reportages Lib\u00e9-Apaj. Au loin les premiers reliefs sombres s&#8217;\u00e9l\u00e8vent entre ciel et oc\u00e9an. Nous longeons la c\u00f4te. Entre deux mornes, un village en creux. Je crois reconna\u00eetre chacune de ces collines, la longue route qui les contourne et que j&#8217;ai parcourue. Les passagers s&#8217;agitent, se massent devant la porte. 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