Sunset Hill

La voilà enfin. La vie au soleil.

Six mois que je suis installée ou presque sur la petite île de la Dominique (non pas la République Dominicaine – hispanophone au passage, mais la Dominique – anglophone située entre la Guadeloupe et la Martinique).
Des retrouvailles, quelques rencontres bienheureuses, des imprévus, juste de quoi se plonger la tête un peu plus profondément dans la vie. Des projets, des échecs, de nouveaux projets. Je suis loin d’en réaliser un quart. Incroyable lenteur qui règne ici. Regarder les fleurs s’ouvrir, les fruits mûrir. Des montagnes d’amour pour la terre, le soleil et la pluie qui font pousser ce que je sème et tellement plus! Faire avec le manque d’éducation qui jonche les bords de chemins de plastiques et déchets en tous genres. Tout est affaire de compromis. Où qu’on aille. Se sentir impuissante et pour unique remède apprendre à faire avec. Prendre le temps. Ce qui devra se faire se fera. Tout prend du temps. Semer des graines qui germeront ou pas.

Immobile depuis 6 mois. Je commence à avoir des fourmis dans les pieds. Départ pour la Guadeloupe la semaine prochaine pour financer la grande route jusqu’au Pérou l’été prochain.

Prenez soin de vous.

Ciao bella

Un petit tour d Italie plus tard, me voila en direct embarquee en stop dans ce camion entre Florence et Bologne. L ordinateur est celui du routier, equipe d une cle internet universelle. Je parle presque italien, je commence a bien m en sortir en tout cas. Je suis descendue sur Rome depuis Paris en stop. Quatre jours de voyage aller et des arrets a Avignon, Genes, Pisa et Rome enfin. Deux jours de capoeira, un barbecue au soleil et je tente le marathon et le retour en deux jours en passant par Turin. Je pense serieusement a aller fouiller en rentrant dans les archives des faits divers de ces 40 dernieres annees et mettre en rapport le nombre d autostopeuses agressees avec celui de morts electrocutes au seche cheveux dans leur baignoire…

Du voyage a l etat pur. Des rencontres extraordinaires, des aventures abracadabrantesques, quelques doutes bien sur mais tous toujours effaces rapidement. Ca ne s explique pas mais il y a toujours quelqu un sur ma route pour m aider, des etoiles un peu partout. Parfois j attends, parfois je n ai meme pas le temps de m arreter et boire un coup que quelqu un s arrete a nouveau et me demande “Donde vai?”.

Je rentre decrocher mon exposition en cours sur Paris au centre d animation de la Poterne des Peupliers. Merci au passage a tous ceux qui ont assiste a la projection-vernissage, vous etes tous merveilleux 🙂

Tutto bene !
Si, la vita e bella !


L’ivresse insulaire des retrouvailles

Ecrit pour le concours de reportages Libé-Apaj.

Au loin les premiers reliefs sombres s’élèvent entre ciel et océan. Nous longeons la côte. Entre deux mornes, un village en creux. Je crois reconnaître chacune de ces collines, la longue route qui les contourne et que j’ai parcourue. Les passagers s’agitent, se massent devant la porte. Arrivée à Roseau imminente. Formalités et contrôles sans fin. Le sérieux démesuré des fonctionnaires face aux moyens rudimentaires dont ils disposent ferait rire n’importe quel occidental. Une éternité s’écoule alors qu’il me tarde de sortir enfin, de respirer l’air; et savoir tout ce qui m’attend au dehors me fait trépigner d’impatience. Là derrière il y a la ville, son soleil, sa pluie, l’île entière et un amour de vacances qui semble ne pas vouloir prendre fin.

Je débarque en Dominique presque par accident. Sans contact, nulle part où aller. Et pourtant, je sens déjà que chez moi, c’est ici, partout. Ma feuille de route, c’est la liberté. Je n’ai que mon vélo et son chargement. Tout le reste est devant mes yeux. A peine arrivée, je fuis le centre ville envahi par des américains fraîchement débarqués d’un bateau de croisière. Un jardin. J’attends. J’observe le spectacle des touristes pâles ou rouge écrevisse que les locaux entassent dans des minibus pour un tour de l’île probablement. Ils repartiront ce soir. Voyage éclair. Loin de cette mascarade, je déguste l’instant, cette fin de matinée ensoleillée à l’ombre d’un flamboyant. Des enfants s’approchent, ils me posent mille questions sur ce que je fais ici, mon vélo, mes livres, ils ont les yeux qui pétillent de malice et de curiosité. Un rasta qui passe me demande d’où je viens, discute un peu et repart comme il est venu, simplement. Je goûte peu à peu la gentillesse des dominicains, leur hospitalité, leur générosité, leur joie de vivre. Le hasard me mène toujours quelque-part où il fait bon vivre. Et je prends la route du nord, sans trop savoir où je vais. Mes premiers coups de pédale me mènent chez Joanne, rencontrée sur la route. Quelle est donc cette île où ma peau blanche ne me vaut de regards ni méprisants ni intéressés? Ses habitants m’emmènent dans leurs baraques en tôle, me promènent dans leurs jardins à travers les montagnes, me font voir leurs plages, leurs rivières,… Je n’en finis pas de m’attacher à eux.

Après une semaine sur la côte caraïbe, je reprends la route en direction du nord toujours, avec en tête le projet de faire le tour de l’île. J’atteins la côte nord dans l’après-midi, traversant les villages, les plantations, la forêt luxuriante, et je me mets, la nuit tombante, à la recherche d’un toit. Deux rastas me hèlent, je m’arrête. Intrigués par mon chargement, nous commençons à discuter, et l’un d’eux me propose de passer la nuit chez lui. Soit. Ici, le mode de transport officiel est le stop et les voilà tout affairés à réquisitionner un pick-up et monter mon vélo à bord avant même que j’ai eu le temps de protester. Je grimpe à l’arrière et tant bien que mal, m’accroche comme je peux dans les virages. Frederick, qui m’héberge, habite à Woodford Hill. Il loue une « chambre » dans une structure de béton jamais achevée. Un vieux matelas en mousse sur le sol, un réchaud à gaz pour cuisiner, l’électricité quand un des occupants de l’ « immeuble » se décide à payer la facture et s’il n’y a pas de coupure (fréquentes sur l’île). Pour la douche ce sera un seau à l’arrière de la maison (pas d’eau courante évidemment) et les toilettes, un trou dans le sol. Le décor parfait! Même si je suis nostalgique de nos douches nocturnes au lavoir avec Joanne, quand, à la lumière de la lune, toutes les femmes viennent se baigner, en chantant et riant.

Frederick, ou Fedrick comme on l’appelle ici, est maçon. Il travaille sur un hôtel en construction à Anse-de-mai, deux villages plus loin. Il est élancé et son corps est marqué de tatouages. Comme beaucoup ici, il a traversé la mer jusqu’en Guadeloupe de nombreuses fois, sur un bateau clandestin, chargé de drogue. « Tu vois Marie-Galante là-bas, il faut aller droit dessus, le courant te fera dévier tout seul et le bateau passera juste à l’ouest de l’île. Ensuite tu verras la Guadeloupe et les reliefs de la Basse-Terre ». Une nuit il me confiera que son frère en est mort de la drogue. De la cocaïne. Ça leur a fait comme un électrochoc dans la famille. Frederick a fait de la prison, mais pas pour ça. Une bagarre sur laquelle il ne s’étend pas. Le fait est qu’il y a passé un an sans donner de nouvelles aux siens, sans en recevoir. On le croyait disparu, mort. Et quand il est sorti, il a appris que sa mère était morte quatre mois plus tôt, en Guadeloupe. Frederick a retrouvé ses enfants, quitté leur mère. Il a commencé à construire une maison qu’il n’a jamais finie sur le terrain que lui a laissé sa mère, avec des parpaings achetés au compte-gouttes, un peu de béton. Il a construit à côté une baraque en bois et en tôles en attendant, vivant à droite à gauche. Le chantier l’occupe toute la semaine, souvent le samedi et le dimanche matin où il peut bosser une demi-journée en étant payé une complète. Un vendredi sur deux, c’est le jour de la paye et tous les ouvriers se ruent à la banque à Portsmouth. En sortant, Frederick passe chez le barbier, son plaisir à lui. Et le temps passe, heureux. Plus d’un mois que je suis ici. J’ai changé mon billet de bateau jusque la Martinique quatre fois. Et le vent. Le voilà qui amène dans son sillage, depuis l’autre côté de l’océan, les courants chauds, humides. C’est le temps des cyclones. Premières tempêtes, quelques dégâts, des arbres en travers de la route, quelques nuits à se calfeutrer, des journées à regarder le déluge depuis la fenêtre. Je n’ai pas peur. Je suis bien avec eux, avec lui, dans notre petite niche de béton et d’amour.

Enfin je sors et le soleil touche ma peau, m’aveugle. Il est là, dans un sourire immense. Le goût des retrouvailles qui ne s’efface pas. Les couleurs des rues, l’odeur de l’air, rien n’a changé. Il me semble qu’il règne ici une joie permanente. La pluie qui surprend, chaude. Abritons-nous, il me dit. Silence. Immobile. Je veux goûter à nouveau l’eau bénie du ciel, savourer chaque goutte qui s’écoule en silence, et graver à jamais dans ma mémoire l’ivresse insulaire des retrouvailles.

Home is where the heart is

La chaleur qui vous saisit à la descente de l’avion. Grand soleil et légère brise devant l’aéroport de Pointe-à-Pitre. Je suis de retour. En Guadeloupe pour quelques jours puis pour quelques semaines en Dominique où on m’attend impatiemment. Je retrouve Pointe-à-Pitre pour laquelle j’éprouve un attachement particulier, je me sens chez moi ici. M’assoir sur un banc de la place des Victoires et regarder la vie autour, écouter un groupe de vieux antillais parler en créole de bonnes femmes et de nutella, au loin sur le quai les pêcheurs qui vendent leurs filets de la matinée, encore un peu plus loin le marché aux fruits des femmes en habits traditionnels madras pour touristes qui te hêlent “Viens voir là ma fille” “Ma belle choisis ce que tu veux, bananes-légumes, bananes-plantains?”.

Bateau pour la Dominique enfin. Je retrouve Roseau, la ville n’a pas changé, je finis par mieux la connaître que mon comité d’accueil. Les sourires, les rastas, le soleil et la pluie chaude. Un vieux rasta me dit “It’s not rain, it’s liquid sunshine – il ne pleut pas, c’est le soleil liquide”. Bon sang Dominique ce que tu m’as manqué. Après ces longs mois à Paris, c’est une véritable résurrection que de traverser l’île en minibus à nouveau pour rejoindre Woodford Hill. Plusieurs jours que je ne dors pas d’excitation, je suis épuisée mais mes yeux continuent d’être absorbés par les paysages de montagnes, de jungle, de bords de mer qui défilent. Au détour de Wesley, un mur peinturluré:

Home is where the heart is.

Alors ma place est ici, avec eux. Ce n’est pas un hasard si je l’appelle Mon île. Il y a un bout de moi ici, c’est certain. J’ai laissé des marques au village, des souvenirs dans les esprits, ils m’étreignent chaleureusement, à défaut me sourient, les yeux brillent. Je suis de retour. J’ai la gorge serrée de leur dire que je ne suis là que pour quelques semaines, “la prochaine fois” je promets. La prochaine fois.

Le jardin, la petite maison de bois et de tôles, rien n’a changé. Je fais déjà mien ce petit bout de paradis. La mer au loin entre les collines. J’ai du travail, mais j’ai tout mon temps ou presque. J’emporte dans mon sac un stock de livres, du tricot, un hamac et quelques graines, de quoi occuper les beaux jours que j’ai devant moi. Un sac de mangues et un autre de racines m’attendent, délices du pays. Tout est juste parfait.

Le bonheur ne tient à rien. Les chants des rastas qui chantent sur la route jusqu’à leur jardin le matin, la spontanéité des enfants, le vent, les odeurs, le stop, marcher pieds nus, s’assoir de bon matin et ne rien faire, contempler, méditer, discuter avec les amis qui s’arrêtent, me rapportent une courge, des abricots ou des pommes cannelle le soir de leur jardin. Je travaille la terre avec le peu d’outils dont je dispose, mes mains, mes pieds et une machette. C’est ainsi qu’ils font ici. Un peu d’eau, un peu d’ombre voilà les biens les plus précieux dont je dispose. Les douches à l’eau de pluie, le jus des cocos, l’eau de la mer, la plage. Je m’allonge sentir le soleil me brûler la peau. Infinie plénitude.

Je pense à mon cours sur la Paix, programmé pour ce second semestre. Je lis Sénèque, Sur la vie heureuse et Sur la brièveté de la vie, mais surtout Krishnamurti, La première et dernière liberté:

Celui qui cherche, qui est à la recherche, qui tâtonne, qui s’agite, n’est pas un esprit simple. Celui qui se conforme à un modèle établi par une autorité extérieure ou intérieure ou intérieure ne peut pas être sensitif. Et ce n’est que lorsqu’un esprit est réellement vif, conscient de tout ce qui se passe en lui, de ses réactions, de ses pensées, lorsqu’il n’est plus dans un devenir, lorsqu’il n’agit pas sur lui-même afin d'”être quelque-chose”, qu’il est capable de concevoir ce qu’est la vérité. Alors le bonheur peut exister car le bonheur n’est pas une fin: c’est le résultat de la réalité.

Ici, je fais de la philosophie pratique. La paix est déjà en moi, profondément ancrée. J’en arrive à nouveau à me demander le sens de toutes ces tergiversations, des débats stériles et sans fin. Je ne me retire pas du monde, je me jette en plein dedans.

Et je n’attends pas le moment venu. Je prends le temps.

Rentrée en France le 8 février. Vol de nuit. Pas dormi. Arrivée à 6h du matin. Décalage horaire dans la face. Bus coincé dans les embouteillages des banlieusards qui vont gentiment travailler dans leur voiture. Visages clos dans le métro. Silence glacial. Crash dans la tête.

S’occuper l’esprit, concrétiser quelques projets ici, expos, film, animations, en attendant de repartir. Maintenant que je sais que ma vie est là-bas.