L’ivresse insulaire des retrouvailles

Ecrit pour le concours de reportages Libé-Apaj.

Au loin les premiers reliefs sombres s’élèvent entre ciel et océan. Nous longeons la côte. Entre deux mornes, un village en creux. Je crois reconnaître chacune de ces collines, la longue route qui les contourne et que j’ai parcourue. Les passagers s’agitent, se massent devant la porte. Arrivée à Roseau imminente. Formalités et contrôles sans fin. Le sérieux démesuré des fonctionnaires face aux moyens rudimentaires dont ils disposent ferait rire n’importe quel occidental. Une éternité s’écoule alors qu’il me tarde de sortir enfin, de respirer l’air; et savoir tout ce qui m’attend au dehors me fait trépigner d’impatience. Là derrière il y a la ville, son soleil, sa pluie, l’île entière et un amour de vacances qui semble ne pas vouloir prendre fin.

Je débarque en Dominique presque par accident. Sans contact, nulle part où aller. Et pourtant, je sens déjà que chez moi, c’est ici, partout. Ma feuille de route, c’est la liberté. Je n’ai que mon vélo et son chargement. Tout le reste est devant mes yeux. A peine arrivée, je fuis le centre ville envahi par des américains fraîchement débarqués d’un bateau de croisière. Un jardin. J’attends. J’observe le spectacle des touristes pâles ou rouge écrevisse que les locaux entassent dans des minibus pour un tour de l’île probablement. Ils repartiront ce soir. Voyage éclair. Loin de cette mascarade, je déguste l’instant, cette fin de matinée ensoleillée à l’ombre d’un flamboyant. Des enfants s’approchent, ils me posent mille questions sur ce que je fais ici, mon vélo, mes livres, ils ont les yeux qui pétillent de malice et de curiosité. Un rasta qui passe me demande d’où je viens, discute un peu et repart comme il est venu, simplement. Je goûte peu à peu la gentillesse des dominicains, leur hospitalité, leur générosité, leur joie de vivre. Le hasard me mène toujours quelque-part où il fait bon vivre. Et je prends la route du nord, sans trop savoir où je vais. Mes premiers coups de pédale me mènent chez Joanne, rencontrée sur la route. Quelle est donc cette île où ma peau blanche ne me vaut de regards ni méprisants ni intéressés? Ses habitants m’emmènent dans leurs baraques en tôle, me promènent dans leurs jardins à travers les montagnes, me font voir leurs plages, leurs rivières,… Je n’en finis pas de m’attacher à eux.

Après une semaine sur la côte caraïbe, je reprends la route en direction du nord toujours, avec en tête le projet de faire le tour de l’île. J’atteins la côte nord dans l’après-midi, traversant les villages, les plantations, la forêt luxuriante, et je me mets, la nuit tombante, à la recherche d’un toit. Deux rastas me hèlent, je m’arrête. Intrigués par mon chargement, nous commençons à discuter, et l’un d’eux me propose de passer la nuit chez lui. Soit. Ici, le mode de transport officiel est le stop et les voilà tout affairés à réquisitionner un pick-up et monter mon vélo à bord avant même que j’ai eu le temps de protester. Je grimpe à l’arrière et tant bien que mal, m’accroche comme je peux dans les virages. Frederick, qui m’héberge, habite à Woodford Hill. Il loue une « chambre » dans une structure de béton jamais achevée. Un vieux matelas en mousse sur le sol, un réchaud à gaz pour cuisiner, l’électricité quand un des occupants de l’ « immeuble » se décide à payer la facture et s’il n’y a pas de coupure (fréquentes sur l’île). Pour la douche ce sera un seau à l’arrière de la maison (pas d’eau courante évidemment) et les toilettes, un trou dans le sol. Le décor parfait! Même si je suis nostalgique de nos douches nocturnes au lavoir avec Joanne, quand, à la lumière de la lune, toutes les femmes viennent se baigner, en chantant et riant.

Frederick, ou Fedrick comme on l’appelle ici, est maçon. Il travaille sur un hôtel en construction à Anse-de-mai, deux villages plus loin. Il est élancé et son corps est marqué de tatouages. Comme beaucoup ici, il a traversé la mer jusqu’en Guadeloupe de nombreuses fois, sur un bateau clandestin, chargé de drogue. « Tu vois Marie-Galante là-bas, il faut aller droit dessus, le courant te fera dévier tout seul et le bateau passera juste à l’ouest de l’île. Ensuite tu verras la Guadeloupe et les reliefs de la Basse-Terre ». Une nuit il me confiera que son frère en est mort de la drogue. De la cocaïne. Ça leur a fait comme un électrochoc dans la famille. Frederick a fait de la prison, mais pas pour ça. Une bagarre sur laquelle il ne s’étend pas. Le fait est qu’il y a passé un an sans donner de nouvelles aux siens, sans en recevoir. On le croyait disparu, mort. Et quand il est sorti, il a appris que sa mère était morte quatre mois plus tôt, en Guadeloupe. Frederick a retrouvé ses enfants, quitté leur mère. Il a commencé à construire une maison qu’il n’a jamais finie sur le terrain que lui a laissé sa mère, avec des parpaings achetés au compte-gouttes, un peu de béton. Il a construit à côté une baraque en bois et en tôles en attendant, vivant à droite à gauche. Le chantier l’occupe toute la semaine, souvent le samedi et le dimanche matin où il peut bosser une demi-journée en étant payé une complète. Un vendredi sur deux, c’est le jour de la paye et tous les ouvriers se ruent à la banque à Portsmouth. En sortant, Frederick passe chez le barbier, son plaisir à lui. Et le temps passe, heureux. Plus d’un mois que je suis ici. J’ai changé mon billet de bateau jusque la Martinique quatre fois. Et le vent. Le voilà qui amène dans son sillage, depuis l’autre côté de l’océan, les courants chauds, humides. C’est le temps des cyclones. Premières tempêtes, quelques dégâts, des arbres en travers de la route, quelques nuits à se calfeutrer, des journées à regarder le déluge depuis la fenêtre. Je n’ai pas peur. Je suis bien avec eux, avec lui, dans notre petite niche de béton et d’amour.

Enfin je sors et le soleil touche ma peau, m’aveugle. Il est là, dans un sourire immense. Le goût des retrouvailles qui ne s’efface pas. Les couleurs des rues, l’odeur de l’air, rien n’a changé. Il me semble qu’il règne ici une joie permanente. La pluie qui surprend, chaude. Abritons-nous, il me dit. Silence. Immobile. Je veux goûter à nouveau l’eau bénie du ciel, savourer chaque goutte qui s’écoule en silence, et graver à jamais dans ma mémoire l’ivresse insulaire des retrouvailles.

One thought on “L’ivresse insulaire des retrouvailles

  1. Coucou.
    Je cherchais une adresse mail où te contacter et voilà que je tombe sur ce blog!
    Si tu veux bien me faire passer ton mail, j’aimerais bien prendre de tes nouvelles…

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