La chaleur qui vous saisit à la descente de l’avion. Grand soleil et légère brise devant l’aéroport de Pointe-à-Pitre. Je suis de retour. En Guadeloupe pour quelques jours puis pour quelques semaines en Dominique où on m’attend impatiemment. Je retrouve Pointe-à-Pitre pour laquelle j’éprouve un attachement particulier, je me sens chez moi ici. M’assoir sur un banc de la place des Victoires et regarder la vie autour, écouter un groupe de vieux antillais parler en créole de bonnes femmes et de nutella, au loin sur le quai les pêcheurs qui vendent leurs filets de la matinée, encore un peu plus loin le marché aux fruits des femmes en habits traditionnels madras pour touristes qui te hêlent “Viens voir là ma fille” “Ma belle choisis ce que tu veux, bananes-légumes, bananes-plantains?”.
Bateau pour la Dominique enfin. Je retrouve Roseau, la ville n’a pas changé, je finis par mieux la connaître que mon comité d’accueil. Les sourires, les rastas, le soleil et la pluie chaude. Un vieux rasta me dit “It’s not rain, it’s liquid sunshine – il ne pleut pas, c’est le soleil liquide”. Bon sang Dominique ce que tu m’as manqué. Après ces longs mois à Paris, c’est une véritable résurrection que de traverser l’île en minibus à nouveau pour rejoindre Woodford Hill. Plusieurs jours que je ne dors pas d’excitation, je suis épuisée mais mes yeux continuent d’être absorbés par les paysages de montagnes, de jungle, de bords de mer qui défilent. Au détour de Wesley, un mur peinturluré:
Home is where the heart is.
Alors ma place est ici, avec eux. Ce n’est pas un hasard si je l’appelle Mon île. Il y a un bout de moi ici, c’est certain. J’ai laissé des marques au village, des souvenirs dans les esprits, ils m’étreignent chaleureusement, à défaut me sourient, les yeux brillent. Je suis de retour. J’ai la gorge serrée de leur dire que je ne suis là que pour quelques semaines, “la prochaine fois” je promets. La prochaine fois.
Le jardin, la petite maison de bois et de tôles, rien n’a changé. Je fais déjà mien ce petit bout de paradis. La mer au loin entre les collines. J’ai du travail, mais j’ai tout mon temps ou presque. J’emporte dans mon sac un stock de livres, du tricot, un hamac et quelques graines, de quoi occuper les beaux jours que j’ai devant moi. Un sac de mangues et un autre de racines m’attendent, délices du pays. Tout est juste parfait.
Le bonheur ne tient à rien. Les chants des rastas qui chantent sur la route jusqu’à leur jardin le matin, la spontanéité des enfants, le vent, les odeurs, le stop, marcher pieds nus, s’assoir de bon matin et ne rien faire, contempler, méditer, discuter avec les amis qui s’arrêtent, me rapportent une courge, des abricots ou des pommes cannelle le soir de leur jardin. Je travaille la terre avec le peu d’outils dont je dispose, mes mains, mes pieds et une machette. C’est ainsi qu’ils font ici. Un peu d’eau, un peu d’ombre voilà les biens les plus précieux dont je dispose. Les douches à l’eau de pluie, le jus des cocos, l’eau de la mer, la plage. Je m’allonge sentir le soleil me brûler la peau. Infinie plénitude.
Je pense à mon cours sur la Paix, programmé pour ce second semestre. Je lis Sénèque, Sur la vie heureuse et Sur la brièveté de la vie, mais surtout Krishnamurti, La première et dernière liberté:
Celui qui cherche, qui est à la recherche, qui tâtonne, qui s’agite, n’est pas un esprit simple. Celui qui se conforme à un modèle établi par une autorité extérieure ou intérieure ou intérieure ne peut pas être sensitif. Et ce n’est que lorsqu’un esprit est réellement vif, conscient de tout ce qui se passe en lui, de ses réactions, de ses pensées, lorsqu’il n’est plus dans un devenir, lorsqu’il n’agit pas sur lui-même afin d'”être quelque-chose”, qu’il est capable de concevoir ce qu’est la vérité. Alors le bonheur peut exister car le bonheur n’est pas une fin: c’est le résultat de la réalité.
Ici, je fais de la philosophie pratique. La paix est déjà en moi, profondément ancrée. J’en arrive à nouveau à me demander le sens de toutes ces tergiversations, des débats stériles et sans fin. Je ne me retire pas du monde, je me jette en plein dedans.
Et je n’attends pas le moment venu. Je prends le temps.
Rentrée en France le 8 février. Vol de nuit. Pas dormi. Arrivée à 6h du matin. Décalage horaire dans la face. Bus coincé dans les embouteillages des banlieusards qui vont gentiment travailler dans leur voiture. Visages clos dans le métro. Silence glacial. Crash dans la tête.
S’occuper l’esprit, concrétiser quelques projets ici, expos, film, animations, en attendant de repartir. Maintenant que je sais que ma vie est là-bas.

